+33 (0)6 74 59 08 83
Sélectionner une page

article 03

Accueillir le don d’ovocytes

AMBIANCE livres et chaise enfant

Si j’accepte le don, comment endosser mon rôle de mère?

Dans les parcours d’infertilité on est amenés très vite à devoir faire des choix et à prendre des chemins auxquels on n’aurait parfois pas pensé.

Le don d’ovocytes fait partie de ces options qu’on ne voit pas au début de l’aventure, et qui souvent s’imposent par non-choix mais qu’on doit s’approprier pour pouvoir avancer.

C’est cette étape que je souhaite évoquer avec vous aujourd’hui : comment accueillir le don d’ovocytes ?

Le travail mené en cabinet convoque tout ce qui vient empêcher l’accueil du don pour les couples infertiles. On aborde les questionnements à plusieurs niveaux, le couple, la famille,  la fratrie éventuelle, la religion, l’aspect social, médical ou encore éthique.

Dans cet exposé, j’ai décidé de faire un focus sur la place de la mère..

En effet j’ai pu constater dans ma pratique, et par mon expérience personnelle, que dans le chemin vers le don le questionnement sur la place de la mère et le rôle qu’on peut ou ne pas endosser en tant que mère est central.

A partir de cette question apparaissent  4 thèmes qui me semblent fondamentaux pour faire une place à l’accueil du don :

  • Verbaliser les questionnements
  • La représentation du système familial et la place de la donneuse
  • Quelles transmissions dans le cadre du don ?
  • Comment endosser son rôle de mère ?

 

Les questionnements.

Je me permets ici de raconter un petit bout de mon histoire personnelle afin d’illustrer ce chamboulement qui vient avec le don.

Les questionnements se sont posés après la naissance de ma fille.

JAMAIS AVANT Je n’y ai jamais pensé, très probablement parce que j’avais besoin de les occulter pour pouvoir aller vers le don.

Mais dès les premiers jours, à la maternité, les marqueurs de ces questionnements liés au don d’ovocytes, sont apparus avec la scène classique du jeu des ressemblances.

« Qu’est-ce qu’elle ressemble à son père ? » me disait-on. Rien qu’à cette phrase, mon inconscient a frappé à une petite porte de mon cœur puis de mon cerveau.

Sentiment de gêne, de tristesse, de colère vis-à-vis de la personne qui faisait la remarque, qui souvent était parfaitement au courant du don.

Et quand quelqu’un trouvait qu’elle me ressemblait, j’étais encore plus troublée.

J’ai réussi à passer cette étape en mettant un gros couvercle sur mes émotions.

Plus tard, je n’ai pas pu faire autrement qu’affronter les alertes implicites de ma fille, dont les symptômes physiques (maux de ventre répétés, angoisse latente, colères démesurées…) étaient manifestes et le dialogue s’est ouvert grâce à une psychologue.

Mais « affronter », ce n’est pas accepter.

Mon travail personnel m’a amenée à ouvrir un espace pour pouvoir accueillir les interrogations et répondre aux questionnements inconscients de ma fille, qui en fait faisaient écho à mes propres questionnements :

Si j’accepte ce don, cela signifie que je dois l’intégrer dans mon histoire familiale ?

Est-ce que je suis OK avec cela ?

Comment y parvenir ?

Quelles questions ce don, si je l’accepte, va soulever de la part de mon enfant ? Comment ma place risque d’être questionnée ?

Qu’est-ce qu’il va penser de moi ? Qu’est-ce que les autres vont penser de moi ? Comment je deviens la mère de mon enfant ? Et comment mon enfant va-t-il me reconnaître ?

C’est grâce à un long travail sur moi que j’ai pu finalement accepter et accueillir ce don. Et ce travail a bénéficié à l’ensemble de ma famille.

Bien sûr, mon histoire personnelle a marqué mon engagement d’aujourd’hui à ouvrir un espace pour accueillir ces cheminements, vos cheminements peut-être.

Mon cheminement mais aussi les cheminements que j’accompagne dans mon quotidien de professionnelle me permettent d’affirmer une conviction :

Pour pouvoir accueillir le don d’ovocytes il est important d’accepter le cadeau.

Et pour cela il faut être en mesure de considérer la provenance de ce don.

Comment j’accueille la donneuse ?

 

La représentation et la place de la donneuse

La plupart du temps, les personnes que j’accompagne ont des nœuds à l’estomac lorsque j’évoque la donneuse.

Dans le processus de choix, souvent on ne veut pas la voir. Ou on ne peut pas la voir.

Dans ma clinique j’ai souvent été confrontée à des femmes qui ont beaucoup de mal à se décider sur cette question primordiale au moment du choix de la clinique par exemple, entre celles qui proposent un don anonyme ou pas. Pour elles le don non anonyme semble inenvisageable mais elles craignent que leur bébé leur reproche ce choix.

Au final, elles réalisent que pour aller au bout de leur désir elles ne peuvent pas choisir le don non anonyme et font ce qui est le plus écologique pour elles à ce moment là, avec la conscience qu’il faudra expliquer ce choix plus tard. Mais il est fait en conscience justement et en connaissance de cause, de la façon la plus confortable possible à ce moment.

Pourquoi refuse t’on de « voir » la donneuse ?

Parce que la considération de cette personne pourrait venir questionner notre place de mère. Si on ne la voit pas, elle n’existe pas pour nous, ni pour notre enfant.

Seulement on sait aujourd’hui combien il est important que les enfants puissent accéder à leurs origines d’une part, et combien le secret peut impacter le psychisme de l’enfant et de sa lignée future.

Ainsi, ne pas considérer la donneuse même si elle est anonyme, peut nuire au bien-être de l’ensemble du système familial.

Et même si on ne veut pas la voir, sa présence finit par s’imposer et, plus on essaie de l’étouffer plus elle prend de la place.

Il convient donc de travailler sur sa juste représentation de la donneuse et la place qu’on est en mesure de lui attribuer, sachant que cela peut aussi évoluer, bouger.

Ainsi la première étape du travail d’accueil du don consiste à placer le don dans la photo de famille. En séance, je propose un exercice de représentation simple qui va permettre de chercher la juste place pour la donneuse :

  • A partir d’une simple question, Qui contribue à la venue de cet enfant ?
  • Sélectionner des objets, personnages, pierres, etc qui vont chacun représenter un membre de la famille ou une personne ayant contribué à la venue de l’enfant. =
  • Placer les objets de façon scénarisée avec toujours en toile de fond : qui contribue à la venue de cet enfant.

Ensuite on va questionner la place de chacun, par rapport aux autres, la position, dans le cadre hors du cadre etc.

Puis on peut aller éprouver ce que chacun va ressentir en « se mettant à la place de ».

On peut faire bouger les éléments de la crèche jusqu’à trouver LA juste place pour chaque sujet.

Cet exercice permet d’ouvrir un espace d’exploration quant aux motivations du projet-sens et au don en lui-même.

En outre il offre un espace de parole autour de la donneuse. Qui est-elle ? Comment est-elle ? Pourquoi elle fait ce don ?

Ainsi on va pouvoir illustrer et nommer la donneuse en tant qu’entité ayant contribué à la venue de l’enfant, lui donner une place, la plus écologique pour la cellule familiale, et verbaliser les craintes vis-à-vis d’elle.

Grâce à cet exercice le don peut reprendre sa juste place dans le système familial à ce moment là.

Mais une fois qu’on a fait cela, qu’on a regardé la donneuse, qu’on accepte de l’intégrer au système familial, comment endosser son rôle de mère à part entière sans être encombrée ?

Comment je rétablis l’équilibre des rôles ? Puisque sans elle il n’y a pas d’enfant ? Mais sans l’intention, sans l’envie, le désir de devenir parent, y aurait-il un enfant ?

Qui transmet quoi ? C’est la question qu’on se pose en séance, afin d’accéder à la balance des rôles qui permet encore un pas vers l’acceptation.

Ainsi je pose ces questions :

De quoi a besoin un enfant pour naître, grandir, s’épanouir le plus sereinement possible ?

  • D’une gamète, c’est la génétique.
  • D’une matrice, d’un utérus, pour pouvoir se développer et venir à la vie, c’est la gestation.
  • De nourriture, au quotidien.

Et que lui transmettent ses parents, pour qu’il puisse se construire au sein d’un système, d’une société ?

  • Un prénom, un nom, une filiation.
  • Des valeurs, de codes pour vivre en société, on peut dire que c’est l’éducation.

Les transmissions à un enfant sont multiples.

En séance, on fait repérer ces transmissions et on fait figurer ces liens entre chaque parent et l’enfant. On intègre la donneuse à cet arbre. On fait apparaître le don.

Entre les parents et l’enfant, en intégrant la donneuse dans le schéma, on voit rapidement que l’apport est notablement faible de la part de la donneuse, même s’il est essentiel.

Ce qui fait l’enfant et aide à sa construction c’est tout le reste, pas uniquement la génétique.

Les parents s’additionnent. Ce n’est pas parce qu’on a recours à une donneuse qu’on est moins mère.

Néanmoins, si je ne lui transmets pas mes gènes, comment puis-je me placer comme la mère de cet enfant et va-t-il me reconnaître comme telle ?

C’est quoi une mère ?

  • Une vision anthropologique

Avant toute tentative de définition, j’aimerais qu’on prenne un peu de hauteur afin de considérer cette question d’un point de vue global.

Qu’en est-il de la définition de la mère ailleurs qu’en France, au regard d’une culture organisée différemment ?

Prenons ici un point de vue anthropologique.

Dans certaines cultures dites « matriarcales », le groupe familial est organisé en clan et le concept de mère est très large. Ainsi toutes les femmes du clan endossent le rôle de mère pour tous les enfants, même si elles n’ont pas de lien biologique avec eux. Ici ce sont les valeurs attribuées à la mère telles que le « care » (on pourrait dire le « prendre soin »), le nurturing (le nourrissement), motherliness (qu’on pourrait traduire par « l’instinct maternel ») qui définissent le système social. Ainsi ce sont les femmes / mothers qui prennent en charge le groupe et assurent le rôle de mère pour tous.

Dans ces sociétés, la transmission génétique est réduite à une part infime dans le lien mère enfant.

Cet éclairage fait sens ici car, dans le cadre des questionnements abordés en séance, le place de la génétique est importante. Il est intéressant de considérer que nos questionnements en tant que « mère » vivant en France, dans une culture souvent patriarcale et fortement influencée par une religion majoritairement judéo-chrétienne, dicte aussi notre approche de la maternité.

  • Nos définitions de la mère

La première définition de la mère, dans le dictionnaire Le Robert[1] est la suivante : « Femme qui a mis au monde une ou plusieurs enfants ».

Le dictionnaire fait également un distingo entre la mère qualifiée de génétique et la mère d’accueil, ou d’intention, celle qui porte l’enfant et accouche et celle qui l’élève.

Si on regarde du côté de la loi, le droit français apporte la notion de filiation qui établit les places de chaque membre d’une famille. Dans le code civil, le lien de filiation entre une mère et son enfant est établi par l’accouchement. Ainsi, la mère est la femme qui accouche. Le lien de filiation entre le père et l’enfant est établi par le lien entre le père et la mère, à savoir que le père présumé est le conjoint de la mère. Avec les évolutions de la famille, le droit évolue aussi. Ainsi, il est possible, pour les couples non mariés, d’établir le lien de filiation en effectuant une déclaration commune.

Enfin, dans le cadre de PMA et de conceptions avec don, le droit a prévu qu’« aucun lien de filiation ne peut être établi entre l’auteur du don et l’enfant issu de la procréation. Aucune action en responsabilité ne peut être exercée à l’égard du donneur » (art. 311-19 abrogé par la loi n°2021-1017 du 2 août 2021). Cette loi protège ainsi les liens de la famille d’intention.

Par conséquent, dans l’acception commune, la mère serait celle qui porte l’enfant et qui accouche. Est-ce aussi simple que cela ?

J’ai publié il y a quelques mois les résultats d’une enquête que j’ai menée l’été dernier auprès d’une cinquantaine de personnes, parents ou pas, dont l’âge allait de 25 à 78 ans.

Sans surprise, les résultats affichent que « la mère est celle qui porte l’enfant » pour 82% des répondants. Ainsi, on pourrait estimer que les répondants sont en phase avec la loi française.

De même que, pour 85% d’entre eux ce n’est pas la génétique qui définit la mère. Enfin pour l’ensemble des personnes, dans le cadre d’un don d’ovocytes, la mère est celle qui élève l’enfant.

Il s’avère que dans mes accompagnements, je peux constater que majoritairement, le fait de porter l’enfant contribue du choix d’aller vers le don.

  • Comment reconnaît-on sa mère ?

La mère, c’est celle qui prend soin, qui nourrit envers et contre tout

Si je vous demande, qu’est-ce que votre mère vous a donné ? Je vous entends d’ici répondre L’amour.

La dimension affective semble être l’élément fondateur de toutes les mères, pour toutes les personnes interrogées. La mère est celle qui aime ses enfants.

Et on a des figures de mères absolues qui nous accompagnent depuis notre enfance, au travers des mythes, de la religion, des histoires qu’on nous raconte, des histoires de nos familles ;

  • Le mythe biblique de Salomon, la « vraie mère » est celle qui est prête à renoncer à son enfant pour ne pas le voir coupé en deux.
  • Marie qui a affronté la maternité seule et accompagne son enfant jusqu’à la mort.
  • Gaia, la Terre nourricière sans qui la vie n’existe pas.

La mère est donc à l’origine de la vie avant tout parce qu’elle procure la nourriture en suffisance, la BONNE nourriture pour que l’enfant puisse grandir.

La mère est celle qui « fait naître » un enfant, pas seulement au sens d’accoucher mais avant tout au sens de faire émerger un être vivant autonome et qui évolue.

Et la mère qui procure l’amour est la gardienne d’un espace sécure pour l’enfant.

La mère, c’est celle qui est là.

Dans le cadre de mes accompagnements et cela se vérifie dans les résultats de mon enquête. La présence au quotidien, l’éducation, sont intrinsèquement liés à notre acception de la notion de mère.

La mère, c’est celle qui est là, qui accompagne le quotidien et qui sait de quoi on a besoin.

D’un point de vue psychologique, la relation enfant-parent s’établit avec la personne qui est là justement.

C’est avec cette personne qu’on se construit et que tout le processus psychique s’élabore.

Si ce parent est là c’est bien parce qu’il occupe SA place au sein de la cellule familiale et vis-à-vis de cet enfant.

La mère est là. Elle donne tout son amour, sa tendresse, contribue à procurer l’ensemble de gestes qui permettent à l’enfant de se construire.

Par ailleurs, elle accompagne le quotidien de l’enfant. Elle l’entoure, elle l’épaule, elle est un élément essentiel de l’éducation de l’enfant, elle l’aide à grandir et à s’épanouir.

Ainsi peut s’opérer un processus de reconnaissance. La mère qui éduque son enfant, qui est là au quotidien, reconnaît son enfant et permet à cet enfant de la reconnaître en tant que SA mère.

Cette notion est importante dans le travail d’acceptation car elle permet de prendre conscience de son propre rôle, sans avoir peur.

La mère, c’est celle qui fait lien.

En évoquant l’éducation, le respect, la bienveillance etc. toutes les personnes interrogées parlent des valeurs que les mères « doivent » communiquer. Parce qu’elles sont souvent perçues comme fondatrices du rôle d’une mère.

Mais pourquoi doit-on transmettre ces valeurs ? D’où viennent-elles ?

Alors dans mon cabinet, on me répond presque toujours : c’est comme cela que j’ai été élevé ? ou Ce sont des valeurs transmises par ma famille. C’est comme cela dans ma famille etc.

Christelle, qui a répondu à mon enquête me dit : « la mère représente nos racines sans lesquelles on ne peut grandir avec stabilité ».

Ainsi la mère, votre mère, est également la fille de votre grand-père, qui est la fille de sa propre mère etc…

La mère s’inscrit dans une lignée, celle des femmes qui l’ont précédées et qu’elle prolonge avec son enfant.

La psychiatre et psychanalyste Monique Bydlowski, dans son livre Devenir Mère évoque la dette de vie de la mère.

« Cette dette circule de mère en fille.

Le don de la vie par la maternité assure ainsi le passage inéluctable du corps maternel déclinant dans le corps renouvelé de l’enfant à naître. (…)

Cette dette d’existence, que l’enfant va littéralement incarner, renvoie à un fait clinique : par l’engendrement, et singulièrement par le premier enfant, les femmes accomplissent leur devoir de gratitude à l’égard de leur propre mère. »[2]

Ainsi la mère transmet aussi l’héritage de sa propre mère et, par son enfant, établit une connexion de l’ordre de la lignée, un fil d’Ariane qui marque la reconnaissance de cet enfant par sa mère et de cette femme à sa propre mère.

Dorothée nous dit qu’une mère est « une femme qui ne peut faire l’économie de s’interroger sur sa propre mère, sur celle qu’elle souhaite être, celle qu’elle sera, sur l’enfant qu’elle a été et qui est encore là, au fond d’elle ». Il me semble qu’on est bien dans le registre de la reconnaissance. La mère est celle qui prolonge et en cela elle « porte forcément l’espoir » (Dorothée).

Ici on peut se demander comment le don vient vous inscrire, en tant que mère, dans cette lignée ?

Et dans l’arbre des familles, comment le don peut être intégré dans la lignée ?

D’un point de vue transgénérationnel, le don peut parfois révéler des loyautés inconscientes à un aïeul disparu, un événement qui a marqué le système familial et qui n’a pas été digéré, à un lien qu’on veut inconsciemment couper ou connecter justement.

Il peut être porteur pour soi et pour pouvoir accueillir le don, de comprendre POUR QUOI ce mode de conception vient à vous.

La mère qui porte, qui crée un espace sécure pour faire naître et grandir, celle qui occupe sa place et qui permet la reconnaissance et enfin la mère qui transmet. Le travail individuel permet d’aborder ces questionnements afin d’accueillir au mieux le don et de pouvoir incarner pleinement son rôle de parent.

Et pour finir avec mon expérience personnelle, puisque j’ai commencé là-dessus, je dirais simplement que je suis devenue la mère de ma fille grâce à un don mais aussi et avant tout parce qu’on se reconnaît comme mère et comme fille.

 

Cet article correspond à un extrait de la conférence organisée par les Cigognes de l’espoir le 24 mars 2022, et menée par Estelle Métrot, Mathilde Mulliez et moi-même. Vous pourrez retrouver la vidéo de cet extrait ici

 

[1] Le Nouveau Petit Robert de la langue française, édition 2007

[2] Monique Bydlowski, Devenir mère, ed. Odile Jacob

 

Marianne Fernandes Barbier